Richard Ashcroft a toujours su à quel endroit d'une chanson le ciel devait s'ouvrir. Le problème commence quand le ciel s'ouvre toutes les quatre minutes.
C'est sans doute la façon la plus courte dont je puisse décrire son œuvre en solo. Je l'estime énormément. J'aime sa voix, sa manière de porter une mélodie, ce curieux mélange de Manchester vu depuis la rue, de romantisme et de conviction que trois accords sont peut-être en train de résoudre le problème de l'existence humaine. Je ne parviens pourtant pas à lui faire confiance sans réserve. Quand j'écoute The Verve, je sens que quelque chose d'imprévu est sur le point d'arriver. Quand j'écoute Ashcroft en solo, je sais bien plus souvent où entreront les cordes, quand la mélodie commencera à grandir et à quel moment Richard tentera de me convaincre que nous venons de toucher à l'absolu.
Ce n'est pas toujours le cas.
Parfois, c'est simplement le refrain qui vient d'arriver.
Le premier pas sans McCabe
A Song for the Lovers était le début idéal de la vie solo d'Ashcroft. Sortie en 2000, la chanson a atteint la troisième place du classement britannique des singles, mais les chiffres sont ici ce qu'il y a de moins intéressant. Ce qui compte bien davantage, c'est la rapidité avec laquelle on entend les proportions changer.
La mélodie est immense. Les cordes aussi. Dès les premières secondes, la voix se comporte comme si elle connaissait parfaitement sa valeur. Tout est placé exactement là où il faut dans une grande chanson britannique du tournant du siècle. Il manque pourtant l'inquiétude si particulière de Nick McCabe, cette guitare qui, chez The Verve, pouvait se glisser entre la mélodie et l'auditeur et y laisser quelque chose d'étrange, d'imprévisible, parfois franchement inconfortable.
Ashcroft s'est retrouvé seul avec son plus grand talent.
Et c'est alors qu'on a compris que le plus grand talent peut aussi devenir une limite.
Il sait réellement écrire des mélodies que l'on retient dès la première écoute. Il n'a pas besoin de les assembler avec de petites pièces ni de convaincre patiemment l'auditeur. Il trouve quelques notes qui sonnent aussitôt comme quelque chose que nous connaissions depuis toujours. C'est un don rare. Le problème, c'est que celui qui possède un tel don peut finir par s'y fier trop souvent.
A Song for the Lovers résiste encore à ce danger. La chanson est élégante, légèrement cinématographique, romantique sans se noyer tout à fait dans le romantisme. On y sent cette part d'Ashcroft qui croit sincèrement qu'une bonne chanson peut changer la température d'une pièce.
Je le crois.
Pour l'instant.
Un homme qui tient vraiment à dire quelque chose d'important
Avec Human Conditions apparaît la première fissure sérieuse. Check the Meaning est fascinant précisément parce que le morceau rassemble presque toutes les qualités et tous les défauts d'Ashcroft à la fois. Il s'étire, médite, construit une atmosphère et laisse les cordes et le rythme travailler bien au-delà de la forme traditionnelle du single. Dans le même temps, Richard se comporte parfois comme si chacune de ses phrases devait être gravée dans la pierre et installée devant la Bibliothèque nationale.
C'est un trait très caractéristique de son écriture.
Ashcroft ne décrit pas de petits sentiments.
Il parle généralement à la Vie.
À l'Amour.
À Dieu.
À l'Homme.
Au Monde.
De préférence au coucher du soleil.
Chez The Verve, cette tendance était équilibrée par une musique capable de rester sale, psychédélique ou tout simplement désagréable. En solo, on se retrouve de plus en plus souvent dans une situation où les paroles et l'arrangement nous annoncent simultanément qu'il vient de se passer quelque chose de très important.
On aimerait parfois qu'un instrument réponde à Richard : doucement, mon vieux, ce n'est que mardi.
Et pourtant, Check the Meaning fonctionne. Science of Silence aussi. Non pas parce que chaque pensée philosophique d'Ashcroft serait originale. Elle ne l'est pas. Ces chansons fonctionnent parce que sa voix peut donner à une observation banale le poids d'une expérience personnelle. Les critiques avaient déjà remarqué ce décalage à propos de Human Conditions, album ambitieux et monumental, mais aussi alourdi par la tendance de son auteur à offrir aux idées simples une mise en scène presque métaphysique.
C'est ici que je commence à me méfier musicalement d'Ashcroft.
Pas lorsqu'il écrit quelque chose de simple.
Lorsqu'il veut trop me prouver que cette chose simple est une révélation.
Le refrain est bon, alors jouons-le encore plus grand
Break the Night with Colour, sorti en 2006, est peut-être le meilleur exemple d'un Ashcroft en équilibre. La chanson possède une direction claire, une excellente mélodie, juste assez d'espace et un refrain capable de grandir sans avaler tout le morceau. Comme A Song for the Lovers, le single a atteint la troisième place au Royaume-Uni.
Ici, son caractère commercial ne me dérange pas.
Il faudrait d'abord décider de ce que commercial veut dire. Si l'on appelle ainsi la capacité d'écrire une mélodie que des milliers de personnes peuvent chanter après un seul refrain, alors je souhaite à la plupart des musiciens d'être un peu plus commerciaux.
Ashcroft n'a jamais été un avant-gardiste enfermé par accident dans les classements. Même au sein de The Verve, les grandes mélodies l'attiraient. Nick McCabe était celui qui les infectait avec quelque chose d'étranger. Il étirait l'espace, brouillait les contours et permettait à une chanson d'oublier un instant qu'elle était censée être une chanson.
Après son départ du groupe, ce frein créatif a disparu.
Voilà pourquoi Music Is Power me laisse plus partagé. Le titre révèle déjà une bonne partie du problème. Ashcroft ne suggère pas, ne laisse pas d'ouverture, ne nous permet pas d'arriver seuls à la conclusion. Il écrit un slogan en majuscules et organise aussitôt un défilé dessous.
La mélodie est encore bonne.
Le rythme fonctionne.
La voix fonctionne.
Seulement, tout fonctionne un peu trop.
Ashcroft a parfois tendance à traiter son intuition mélodique comme l'argument qui clôt le débat. Si le refrain est assez large, à quoi bon compliquer les choses?
C'est sans doute exactement pour cela qu'il avait tant besoin de McCabe.
L'absence de friction
La différence la plus intéressante entre The Verve et le travail solo d'Ashcroft ne tient donc pas à la qualité des mélodies. Elles ne sont pas devenues moins bonnes.
C'est la friction qui a disparu.
Dans le groupe, on entendait quatre hommes tirer la musique dans des directions différentes. Simon Jones à la basse et Peter Salisbury à la batterie pouvaient ancrer le morceau, Ashcroft le conduisait vers l'hymne, tandis que McCabe vérifiait régulièrement si cet hymne pouvait se dissoudre dans la réverbération.
En solo, Ashcroft n'a plus à négocier avec personne.
Nous obtenons donc davantage de Richard.
Et il arrive que moins de Richard ait produit davantage de musique.
Ce n'est pas un reproche adressé à son talent. Bien au contraire. C'est un exemple passionnant de la manière dont une contrainte peut stimuler la création. Quand quelqu'un assis à côté de vous conteste la solution évidente, l'auteur doit en trouver une deuxième. Puis une troisième. Parfois, seule la quatrième est vraiment bonne.
Ashcroft se dispute beaucoup moins souvent avec lui-même.
Quand la simplicité commence à agir
C'est pourquoi j'aime tant les moments où il cesse de montrer ses muscles.
This Is How It Feels, sur These People, n'a pas besoin de prouver sa propre grandeur. La mélodie se déploie plus calmement, la voix paraît plus mûre, l'arrangement n'essaie pas immédiatement de transformer chaque émotion en monument. Sur le même album, Black Lines montre une autre voie, plus retenue et donc plus intéressante. Ce disque de 2016 se rapprochait délibérément du langage symphonique associé à la dernière période de The Verve, ce que les critiques de l'époque avaient eux aussi remarqué.
Deux ans plus tard, Natural Rebel a lissé les angles de façon encore plus nette. Guitares acoustiques, structures rock classiques, mélodies faites davantage pour un long trajet en voiture que pour l'exploration du cosmos. On peut s'en moquer. On peut également reconnaître que Surprised by the Joy est tout simplement une chanson remarquablement bien écrite. Même les critiques les plus froides notaient que, malgré son faible goût du risque musical, Ashcroft pouvait encore se défendre par la seule mélodie.
Et c'est là qu'apparaît le paradoxe.
Moins j'essaie de le considérer comme l'ancien chef du The Verve psychédélique, plus j'arrive à aimer ses disques solo.
Peut-être que le problème ne venait pas de lui.
Peut-être avons-nous attendu pendant des années d'un auteur de chansons qu'il reste membre d'un groupe qui n'était plus à ses côtés.
Exploiter le filon ou connaître son propre catalogue
Le plus facile serait de dire qu'avec le temps, Ashcroft s'est mis à exploiter son passé.
Je suis parfois tenté de le dire moi-même.
Acoustic Hymns Vol. 1, sorti en 2021, réunissait douze nouveaux enregistrements de titres issus à la fois de sa carrière solo et du répertoire de The Verve. Au lieu de faire comme si le passé n'existait pas, Ashcroft l'a simplement placé à côté du présent et s'est mis à traiter tout son catalogue comme une seule histoire.
On peut appeler cela exploiter une légende.
On peut aussi y voir l'acceptation du fait que le public ne range pas sa vie dans un dossier The Verve et un dossier Richard Ashcroft.
L'artiste lui-même semble avoir cessé de le faire.
Sur Lovin' You, sorti en 2025 et septième album studio de nouveaux titres, ce goût de la mémoire culturelle devient plus explicite encore. Lover interpole Love and Affection de Joan Armatrading, tandis que la chanson-titre reprend le motif reconnaissable de Classical Gas de Mason Williams.
Est-ce exploiter le filon?
Un peu.
Mais pas seulement.
Ashcroft n'a jamais été obsédé par une originalité comprise comme l'obligation d'inventer un nouveau langage. Ce qui l'intéressait plutôt, c'était la capacité d'une chanson à communiquer avec un grand nombre de gens. Il parlait encore récemment du grand idéal de l'écriture de chansons en ces termes, comme d'une musique capable de toucher des auditeurs très différents.
Cela explique presque toute sa carrière solo.
Je ne lui fais pas confiance. C'est précisément pour cela que je l'écoute
Richard Ashcroft est meilleur mélodiste qu'expérimentateur.
Meilleur chanteur que philosophe.
Meilleur auteur d'émotions que commentateur de celles-ci.
Et nettement meilleur créateur lorsque quelqu'un ou quelque chose limite son penchant pour le monumental.
Cela ne veut pas dire que sa carrière solo soit une note de bas de page ratée de The Verve. Ce serait ridiculement facile. A Song for the Lovers, Check the Meaning, Break the Night with Colour, This Is How It Feels et Surprised by the Joy suffisent à désarmer cette idée.
Je ne crois pas davantage à la simple histoire de l'artiste qui s'est vendu.
Le goût commercial d'Ashcroft ne ressemble pas à la décision d'un comptable.
Il ressemble à son langage naturel.
Il aime tout simplement les grandes chansons.
Il aime les refrains que l'on peut chanter ensemble.
Il aime les cordes.
Il aime les Sentiments avec une majuscule.
Il aime le moment où quelques milliers de personnes croient exactement à la même chose pendant quatre minutes.
Parfois, c'est magnifique.
Parfois, terriblement prétentieux.
Le plus souvent, c'est un peu des deux.
Il y a quelques jours, à la fin du mois de juillet 2026, il a publié le premier album live de sa carrière, Live Vol 1. Sur ses treize titres, Sonnet, A Song for the Lovers, The Drugs Don't Work, Break the Night with Colour, Lucky Man, Music Is Power et Bitter Sweet Symphony se côtoient. La frontière entre The Verve et Richard Ashcroft disparaît presque complètement.
Et c'est peut-être ainsi qu'il faut l'écouter aujourd'hui.
Pas comme l'homme qui a fui The Verve.
Pas comme l'homme qui tente sans cesse de recréer The Verve.
Plutôt comme un auteur qui, depuis plus de trente ans, écrit la même grande chanson sur la liberté, l'amour, la solitude et le besoin de s'échapper ailleurs. Parfois, il touche quelque chose de vrai; parfois, seulement une section de cordes bien placée.
Je fais confiance à Ashcroft lorsqu'il commence une mélodie.
Je ne lui fais pas toujours confiance lorsqu'il tente de m'expliquer à quel point cette mélodie vient de devenir immense.
Et c'est peut-être justement cette méfiance qui me donne encore envie de l'écouter.













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