Une blague primitive
La meilleure blague de Mac DeMarco est d'avoir passé des années à paraître, parler et se comporter comme si tout était une blague. Le pull distendu, le sourire de travers, la cigarette collée à la lèvre, les pitreries sur scène, les vidéos absurdes et cet humour resté quelque part entre la cour d'école et une nuit avec vos amis les plus idiots semblaient destinés à détourner l'attention de l'homme qui, plus tard, s'asseyait seul dans son appartement, allumait son magnétophone et enregistrait des chansons si délicates que trois minutes suffisaient à faire tomber tout le costume du bouffon. Le public riait avec lui, les médias construisaient la figure d'un glandeur perpétuellement amusé, et pendant ce temps il écrivait des mélodies sur la solitude, l'attachement, la peur de perdre et cet étonnement particulier qui apparaît lorsque quelqu'un reste près de nous plus longtemps que nous n'aurions osé l'espérer. DeMarco a mérité sa réputation de farceur puéril et de semeur de chaos sur scène, mais il rappelait souvent en entretien que derrière la caricature se trouvait un homme ordinaire, capable de sincérité, de sérieux et d'attention aux émotions. Le problème, c'est que le monde aime beaucoup les bouffons jusqu'au moment où ils commencent à dire la vérité.
Un salon plutôt qu'un studio
My Kind of Woman figure sur 2, publié par Captured Tracks en octobre 2012, mais le disque n'est pas né dans un studio stérile entouré de matériel coûteux. Il vient d'un petit appartement de Montréal où DeMarco a joué tous les instruments et produit la musique lui-même avec un magnétophone huit pistes, quelques micros, des amplis dans le salon et ce qui lui tombait sous la main. Pendant un mois, il s'est pratiquement coupé du monde et a construit ses chansons avec le manque, non le luxe. Cette restriction est devenue un ingrédient essentiel de son son. La guitare de My Kind of Woman ne brille pas proprement; elle ondule comme un reflet dans la vitre d'un vieux bus. La basse est sèche et sans fond lourd, la batterie ne marche pas mais se balance avec une pointe d'incertitude, et la voix paraît proche et lointaine à la fois, comme enregistrée à côté de l'auditeur mais envoyée depuis une autre pièce. DeMarco racontait avoir utilisé de petits claviers Casio bon marché et même une guitare passée dans un échantillonneur faute de disposer d'une vaste palette sonore. Voilà pourquoi 2 ressemble moins à une démonstration de puissance en production qu'à une collection d'objets trouvés dans un appartement, posés sur une table puis transformés en petit cinéma privé.
Une chanson construite avec rien
Les paroles de My Kind of Woman sont d'une simplicité presque provocante. Elles ne cherchent pas à éblouir par leur savoir-faire, ne multiplient pas les métaphores, ne se prennent pas pour de la littérature et n'enfilent pas de veste élégante avant d'avouer un sentiment. Un homme dit à une femme qu'elle le rend fou, qu'il se défait un peu devant elle, qu'il ne comprend pas pourquoi elle est encore là, puis revient à une seule phrase avec l'obstination de quelqu'un qui vient de découvrir la vérité la plus simple de sa vie. Sans la musique, cela pourrait ressembler à une blague grossière griffonnée sur une serviette, entre compliment d'ivrogne et déclaration maladroite. DeMarco possède pourtant la rare faculté de retirer au banal sa banalité. Il étire la mélodie, laisse la guitare se désaccorder doucement, ouvre des espaces tendres entre les accords et chante sans aucune démonstration vocale, jusqu'à ce que les mots les plus simples paraissent avoir été prononcés après un long silence. Pitchfork a décrit le morceau comme étonnamment direct, rêveur et doux, et 2 comme le moment où les jeux d'ironie antérieurs cédaient la place à des chansons plus claires et personnelles. La blague ne disparaît pas. Elle change de fonction : elle ne sert plus à se moquer des sentiments, mais à les protéger d'un excès de solennité.
Une voix qui ne pousse pas
Le plus bel élément de My Kind of Woman reste la manière dont la voix ne cherche jamais à prendre le contrôle de l'auditeur. DeMarco ne chante pas comme un homme sûr de la réponse, mais comme quelqu'un que son propre attachement surprend, un peu fatigué, un peu amusé et un peu gêné d'en avoir trop dit. La mélodie descend sans geste théâtral, revient, se répète et ressemble toujours davantage à un bercement. Sous ce calme se cache une tension, car le narrateur ne pose pas seulement une question sur la proximité. Il demande aussi pourquoi quelqu'un voudrait rester près de lui lorsqu'il ne parvient pas toujours à rester auprès de lui-même. C'est là que le plaisantin rencontre l'être vulnérable et que la blague la plus primitive devient la question la plus humaine que l'on puisse poser à quelqu'un : qu'est-ce que tu vois au juste en moi, quand moi-même je ne vois parfois presque rien?
La femme n'est pas un monument
DeMarco ne décrit pas une femme idéale, ne dresse pas l'inventaire de sa beauté, n'en fait ni la récompense du héros ni une décoration romantique à côté de la guitare. Il lui demande de lui montrer son monde. Ce petit déplacement change toute la perspective de la chanson, car aimer ne signifie plus posséder quelqu'un, mais rester curieux de sa vie intérieure. Voilà pourquoi My Kind of Woman peut sembler beaucoup plus mûre que sa simplicité ne le laisse entendre. Le narrateur ne prétend pas connaître parfaitement cette femme. Il avoue vouloir mieux la connaître, entrer dans un lieu qu'il ne comprend pas encore, apprendre son rythme, sa lumière, son silence et toutes les petites choses cachées au reste du monde. La tendresse n'arrive pas ici avec un bouquet de grandes déclarations. Elle s'assoit à côté, touche l'épaule et demande si elle peut rester encore un peu.
Le clip comme nouvelle esquive
Dans le clip réalisé par Alex Lill, DeMarco remet une perruque, se déguise, fixe la caméra avec exagération et joue avec sa propre image jusqu'à ce que le spectateur ne sache plus s'il regarde un aveu, sa parodie ou la blague d'un homme qui craint d'être pris trop au sérieux. Le jeu visuel ne détruit pas la chanson; il en révèle le mécanisme, car cette tendresse avait besoin dès le départ d'un déguisement léger. Mac DeMarco n'a jamais été l'artiste qui allume une bougie et annonce officiellement le début de l'intimité. Il préfère mettre une perruque, faire une grimace idiote, trébucher sur ses chaussures et, lorsque tout le monde est occupé à rire, glisser une phrase assez forte pour retenir une personne précise.
Une dédicace sans nom
On peut écouter My Kind of Woman comme une innocente chanson d'amour, comme l'exemple parfait de l'indie domestique du début des années 2010, ou se concentrer sur l'effet chorus si caractéristique de la guitare, la basse sèche, le rythme simple et une mélodie qui ne fait aucun mouvement inutile pendant plus de trois minutes. On peut aussi y entendre quelque chose de plus personnel, sans être obligé de le dire à haute voix. Parfois apparaît quelqu'un auprès de qui la simplicité cesse d'être pauvreté, le silence n'exige plus d'être aussitôt rempli, et la phrase la plus simple devient soudain suffisante. On continue à plaisanter, à se cacher derrière l'autodérision, à faire comme si rien d'important n'arrivait. Mais la musique sait déjà ce qu'il en est et répète cette unique mélodie avec une obstination que la raison ne saurait expliquer.
La meilleure blague de Mac DeMarco n'est donc pas d'avoir caché la tendresse derrière ses pitreries. C'est que la tendresse était visible dès le début et que tout le monde regardait sa grimace idiote.













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