Si les émotions avaient un producteur, elles sonneraient comme Jordan Rakei: précises, douces, sans drame superflu, mais placées exactement là où il faut. Même nos propres pensées deviennent supportables lorsque quelqu'un les mixe correctement.
Il y a des moments où la musique cesse d'être un fond sonore. Elle entre un peu trop profondément, dans les conversations inachevées, les messages restés sans réponse et les pensées qui reviennent toujours au mauvais moment. C'est alors que Jordan Rakei arrive. Il ne range pas le désordre en promettant que tout ira bien. Il le dispose de telle façon que l'on peut s'asseoir à côté. Lancez Eye to Eye et, en quelques secondes, vous aurez l'impression que quelqu'un a pris le contrôle du tempo de vos pensées.
Une soul qui ne déborde pas partout
Rakei pourrait facilement n'être qu'un homme sensible de plus fabriquant de jolies chansons. Il a la voix, le ressenti, la production et l'émotion. Or il choisit l'inverse. Il maîtrise au lieu de déverser, polit au lieu de dramatiser et parle à mi voix plutôt que de crier. C'est ce qui le rend plus puissant que la moitié des artistes partis à l'assaut de notre âme.
Écoutez Sorceress et remarquez tout ce qui se passe sous le calme apparent. Rien n'est imposé. On dirait que la personne assise à côté de vous met de l'ordre dans son propre chaos et que, presque par accident, vous commencez à ranger le vôtre.
Une perfection qui n'épuise pas
Le plus étrange, c'est de constater à quel point cette musique est soignée et combien ce soin se fait discret. Chaque élément trouve sa place. La production est limpide, les arrangements réfléchis et la voix posée exactement où elle doit l'être. Pourtant, rien ne ressemble à un tableau Excel. On dirait un accident qui se serait produit à la perfection.
Mind's Eye paraît léger tout en étant construit avec une précision chirurgicale, ce degré rare où la perfection fait semblant de ne pas exister. C'est peut être pour cela que l'on peut y revenir sans jamais se fatiguer.
De la musique pour ceux qui pensent trop
Soyons honnêtes, ce n'est pas une musique pour tout le monde. Elle appartient aux soirs où la tête refuse de s'éteindre, aux marches sans but et aux moments où quelque chose vous ronge sans accepter de donner son nom. Si vous analysez les conversations une fois terminées, revisitez des situations vieilles de plusieurs années et gardez davantage d'onglets ouverts dans votre tête que dans votre navigateur, vous vous trouvez précisément là où cette musique commence à agir.
Sa version de Mad World devient plus qu'une reprise. C'est l'acceptation tranquille que tout n'a pas besoin d'être démonté pièce par pièce.
L'émotion sans le spectacle
À une époque où la moitié de la musique crie « regardez ce que je ressens », Rakei fait quelque chose de presque démodé. Il filtre. Pas d'éruptions gigantesques, de refrains théâtraux ni d'excès. Il offre quelque chose de plus difficile: le calme.
Pas une détente vide, mais le calme qui vient après avoir pensé à quelque chose de difficile. Ottolenghi ressemble à une conversation où personne n'élève la voix et où tout est dit.
Pas une musique que l'on met pour les autres
C'est peut être le plus important. Ce n'est ni une musique de fête, ni quelque chose que l'on exhibe devant ses amis. On la met pour soi, comme une conversation que personne d'autre n'a besoin de comprendre ou une note dans son téléphone qui ne sera jamais publiée. Elle fonctionne parce qu'elle ne fait aucun effort pour devenir universelle.
Add the Bassline pourrait parfaitement rester en fond sonore. Écoutez vraiment et il devient impossible de passer au morceau suivant.
Est ce que cela répare vraiment la tête?
Non, et c'est très bien ainsi. Tout ne peut pas être réparé. Certaines choses restent, certaines questions n'ont pas de réponse et certaines émotions reviennent contre notre volonté. La musique de Rakei fait autre chose. Elle rend le chaos plus silencieux, plus lisible et moins effrayant. Parfois, cela suffit.
Tout ne peut pas être remis en ordre. Avec de la bonne musique, au moins, nous ne sommes pas obligés d'y faire face dans le silence.













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