Les kilomètres ne sont pas la bonne unité
Sept cent quatre vingt douze kilomètres, c'est une unité grotesque pour une distance qui devrait se mesurer en quelques millimètres. Voilà ce qui me sépare de Kuryłówka, de Staś et d'Anielka. À 543 kilomètres encore, quelque part sur la route entre Słupsk et Kuryłówka, il y a Varsovie et les gens qui me sont proches. Les cartes énoncent ces chiffres sans émotion, comme si la distance n'était qu'une affaire de routes, de carburant et de durée du trajet. Pourtant, certaines distances ne vont pas d'une ville à une autre. Elles vont d'un corps à un autre, d'un quotidien à un autre, d'une personne jusqu'à l'endroit où son cœur cesse de se comporter en invité.
On peut avoir un toit, son propre lit, des vêtements dans une armoire et une tasse, ou dans mon cas une bouteille d'eau, qui attend chaque jour à la même place, sans pour autant éprouver tout ce que contient le mot foyer. L'anglais sépare house de home; l'allemand distingue Haus de Heimat. Un bâtiment, on peut le montrer du doigt. Le foyer au sens affectif n'apparaît que là où une personne retrouve un accord intérieur avec sa propre vie. Il est fait de relations, de proximité, d'un rythme qui nous appartient et de la certitude que notre présence n'a pas sans cesse à se justifier.
La gratitude envers ses parents et le désir d'avoir un foyer à soi ne sont pas contradictoires. On peut comprendre toute l'attention, l'effort et la responsabilité que l'on reçoit chaque jour, tout en sentant que son centre de gravité affectif se trouve ailleurs. Ce n'est pas un reproche adressé à ceux qui sont près de nous. Le cœur ne trace pas de frontières administratives équitables. Il se moque de l'adresse officielle, du confort et de l'argument selon lequel le corps est, après tout, bel et bien ici. Il dessine sa propre géographie, généralement peu pratique et totalement réfractaire au bon sens.
Le mot qui habite l'intervalle
Le gallois possède un mot pour un état semblable: hiraeth. On le traduit souvent par mal du pays, mais cette formule n'en contient pas toute l'ampleur. Le hiraeth est le désir de revenir vers un lieu, des personnes, une époque ou une version de sa vie que l'on ne peut pas simplement retrouver en montant dans une voiture. Le foyer peut être lointain, transformé, perdu, ou ne plus vivre vraiment que dans la mémoire et l'imagination. Une explication galloise situe le hiraeth dans l'espace entre l'endroit où l'on vit et celui que l'on éprouve réellement comme son foyer.
This Must Be the Place habite précisément cet espace. Talking Heads ne présente pas le foyer comme une destination ni comme une propriété au bout de la route. Le foyer naît dans la présence d'une autre personne. Il n'a pas d'adresse unique, parce qu'il peut voyager avec celle ou celui auprès de qui le besoin de continuer à chercher disparaît. C'est une patrie portative de l'intimité, absente de toutes les cartes et pourtant immédiatement reconnue par le corps.
Naive Melody, ou la musique qui revient
This Must Be the Place (Naive Melody) clôt l'album Speaking in Tongues, paru en 1983. La chanson occupe une place particulière dans l'œuvre de Talking Heads, car David Byrne, d'ordinaire méfiant devant les déclarations sentimentales trop simples, y a tenté d'écrire une véritable chanson d'amour sans devenir banal, maladroit ni sirupeux. Il a parlé de ces paroles comme de son expression amoureuse la plus directe, même s'il les avait construites à partir d'images et de phrases détachées, sans récit conventionnel.
Cette incohérence apparente est plus honnête que la plupart des ballades soigneusement bâties. On ne reconnaît pas son foyer par la logique. Nous ne dressons pas une liste d'arguments, ne comparons pas les avantages et ne rendons pas notre verdict après une analyse des risques. Le calme du corps arrive d'abord. La pensée suit: ce doit être ici. Non parce que tous les comptes tombent juste, mais parce que, pour la première fois depuis longtemps, il n'est plus nécessaire d'aller plus loin.
La musique, elle non plus, ne se presse pas. Au lieu d'avancer par tensions dramatiques successives, elle tourne autour d'un motif qui revient continuellement. Synthétiseur, guitare, basse et batterie forment un petit système de mouvements. Il change suffisamment pour rester vivant, mais ne s'éloigne jamais au point de perdre le lieu du retour. La chanson n'emporte pas l'auditeur. Elle l'accueille.
Le sous titre Naive Melody vient de la méthode de travail expérimentale du groupe. Les musiciens ont choisi des instruments dont ils ne jouaient pas habituellement, renonçant volontairement aux réflexes acquis et à la sécurité technique. Tina Weymouth a pris la guitare, Jerry Harrison a construit la ligne de basse au synthétiseur, tandis que David Byrne passait de la guitare aux claviers. Cette simplicité ne venait pas d'un manque de savoir faire. Elle cherchait des gestes qui n'avaient pas encore été enseignés ni alourdis par la routine.
Cette naïveté compte aussi sur le plan affectif. Un foyer ne se construit pas davantage par la virtuosité. Personne n'a besoin de savoir aimer parfaitement, de communiquer sans erreur ou de maîtriser chaque peur. La présence répétée suffit: le retour de la même voix, du même toucher, du même regard, du même petit rituel. La sécurité naît plus souvent de mille répétitions ordinaires que d'un seul geste spectaculaire.
Voilà pourquoi la répétition, dans This Must Be the Place, ne donne pas l'impression de piétiner. Elle ressemble au moment où l'on retrouve un objet familier dans une pièce sombre. Chaque retour de la mélodie nous assure que rien n'a disparu pendant notre brève absence. Nous pouvons nous éloigner, puisque la chanson garde le chemin du retour.
Dans le film de concert Stop Making Sense, Byrne joue à côté d'un lampadaire et se déplace avec lui comme s'il s'agissait d'un partenaire de danse d'une modestie exceptionnelle. Cet objet domestique tout simple transforme une scène vide en ébauche de salon. Nul besoin de murs, de canapé ni de photographies de famille. Un cercle de lumière et un objet venu de l'espace privé suffisent. La scène devient une chambre transportable, et la musique apporte un foyer dans un lieu qui, quelques instants plus tôt, n'en avait aucun.
Le hiraeth d'un amour qui aurait la forme d'un foyer
Ce qui me manque, ce n'est pas un foyer défini par certains meubles. C'est une organisation de la vie dans laquelle la proximité n'exigerait pas un voyage de plusieurs centaines de kilomètres. Pouvoir entrer dans les chambres de Staś et d'Anielka sans préparer une expédition à travers la moitié de la Pologne. Retrouver la banalité d'une présence qui n'a besoin ni d'occasion, ni de billet, ni de miracle logistique. Varsovie, les amis et les visages familiers devraient être à portée de main, pas au bout d'un itinéraire calculé par un téléphone.
Le mot amour est juste ici, mais trop vaste. On peut aimer quelqu'un qui est loin, perdu, absent ou pris dans un autre quotidien. Le foyer ne commence que lorsque l'amour reçoit un espace où l'existence peut être partagée. Il devient un matin, une conversation interrompue par une tâche banale, une présence dans la pièce voisine, la possibilité d'entendre quelqu'un rire sans le haut parleur d'un téléphone. Ce n'est pas seulement le sentiment qui me manque. C'est un amour qui n'aurait pas à franchir une distance avant de pouvoir devenir un événement ordinaire.
Hiraeth n'est pas de la nostalgie pure. Il n'est pas uniquement le souhait de revenir vers ce qui fut. Il contient aussi le désir de la vie qui devrait exister maintenant, d'un présent vécu comme dérobé, retardé ou réparti entre plusieurs lieux. Kuryłówka abrite une partie de mon foyer. Varsovie en garde une autre. Staś et Anielka empêchent le foyer d'être un nom géographique et en font une collection de prénoms.
C'est pourquoi 792 et 543 kilomètres ont la saveur d'une erreur. La bonne distance entre une personne et son foyer devrait être de quelques millimètres. C'est l'espace entre deux mains juste avant qu'elles se touchent, entre un front et un baiser, une épaule et la tête qui s'y pose, une personne et celle qui dort à ses côtés. Les kilomètres appartiennent aux cartes. Le foyer emploie des unités plus petites.
La vraie carte révélée par le manque
This Must Be the Place n'apporte aucune grande solution. Sa mélodie ne peut ni raccourcir les routes ni réunir tout le monde dans la même pièce. Elle fait quelque chose que j'attends de la musique plus souvent que la consolation: elle donne à l'expérience sa forme juste. Elle me permet de comprendre que cette distance n'est ni de l'ingratitude ni un rejet de l'endroit où je me trouve aujourd'hui. Elle est la conséquence d'un attachement puissant aux personnes auprès desquelles ma vie reconnaît son propre foyer.
Dans la chanson de Byrne, home ne décrit pas un lieu. C'est la reconnaissance de sa place à l'intérieur d'une relation. On peut passer des années à croire que le foyer est l'endroit où l'on se réveille chaque matin. Le manque révèle la vraie carte: l'endroit où l'esprit revient sans qu'on le lui demande, les personnes avec qui nous imaginons une journée ordinaire, celles auprès desquelles nous cessons de nous sentir provisoires.
Je ne suis pas sans foyer. Mon foyer est simplement réparti entre des points lointains, chacun doté d'un visage humain. C'est peut être pour cela que This Must Be the Place est à la fois réconfortante et douloureuse. La musique me donne la sensation du retour tout en me rappelant qu'une fois terminée, je serai encore loin.
Le hiraeth commence là où une personne sait ce qu'est son foyer, mais ne peut y entrer sans traverser des centaines de kilomètres. Talking Heads transforme ce savoir en une pulsation douce et récurrente. Pendant quelques minutes, je n'ai plus besoin de chercher le bon endroit. Je le connais parfaitement.
Il se trouve partout où mon cœur cesse de se sentir en visite.













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